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Il s’est rendu dans la crèche et a tué au couteau deux bébés. Après son inculpation, on le soupçonne d’être l’auteur du meurtre récent d’une septuagénaire et d’avoir projeté d’attaquer d’autres garderies. Beaucoup d’abominations pour un jeune homme de vingt ans. Et l’on pourrait aligner les mots les plus furieux pour essayer de qualifier la chose, mais la chose ne se qualifie pas. Et si l’on considère que la septuagénaire solitaire avait retrouvé la fragilité et l’innocence du bébé, l’on comprend et l’on épouse le cri du cœur de Dostoïevski : ‘‘Si le monde permet le supplice d’un enfant innocent par une brute, je rends mon billet.’’ Oui, se retirer du monde qui permet ‘‘ça’’.
Le monde. Qui est le monde ? Il est vrai que le jeune homme de vingt ans a agi à l’apogée de la récente guerre entre Israël et la Bande de Gaza. L’aveuglement criminel des roquettes lancées sur Israël, la frénésie des tanks lâchés sur Gaza, nos protestations aussi molles que convenues devant le spectacle de l’écrasement des choses et des gens de tout âge et de toute condition, voilà qui a pu faire croire au jeune homme que le monde permet ‘‘ça’’, d’autant plus que, dans le cas d’espèce, l’impunité est garantie, parce que la guerre permet ‘‘ça’’, permet la monstruosité et qu’elle reste impunie. Mais il n’y a peut-être aucun lien ponctuel de cause à effet entre le jeune homme et les lanceurs de roquettes et les lâcheurs de tanks. Ce que les avocats plaideront pour obtenir son absolution, c’est sa fragilité psychologique. Ce que les juges invoqueront, entre autres, pour obtenir sa condamnation, c’est la fragilité physique de ses victimes. La fragilité, voilà ce que nous avons de commun.
Car c’est un mensonge que l’homme et sa volonté de puissance. La vérité, c’est l’homme et la démonstration de sa cruelle fragilité. Fragilité, psychologique ou physique, qui l’amène à s’en prendre à de plus fragiles que lui. Car s’il était vraiment fort d’esprit et de corps, il le démontrerait en affrontant des forces de sa catégorie. Or que fait-il ? Il écrase les petits et les faibles. Il fait pire, et voici encore Dostoïevski : ‘‘On compare parfois la cruauté de l’homme à celle des fauves, c’est faire injure à ces derniers.’’ Poussés par la faim ou par la peur, les animaux tuent par besoin ou par nécessité, et s’arrêtent lorsque le danger n’existe plus. Seul l’homme est capable de cruauté et de meurtre en l’absence de tout danger, comme l’a démontré le jeune homme de vingt ans, comme le démontrent l’homme qui se défonce sur son épouse et l’épouse qui se défonce sur sa domestique, comme le démontrent les hommes et les femmes qui décrètent sorciers des enfants qui viennent de naître et se font un devoir de les abattre dès leur naissance sans autre forme de procès. Le monde permet ‘‘ça’’. Et le monde, c’est nous, femmes et hommes vivants, nous et notre fragilité adossée à une peur panique, à notre peur de tout et de rien. Alors, nous allons en semant la ruine et le deuil sur notre passage, pour nous prouver que nous sommes forts alors que c’est notre fragilité non assumée qui s’exprime à travers de notre cruauté déversée sur les plus fragiles que nous.
Quelle est la solution ? Car les choses ne peuvent pas rester en l’état. Car la ruine ultime pourrait ne pas être loin. Pour ne pas en arriver à ‘‘la solution finale’’, Dostoïevski (encore lui) nous propose sa solution : ‘‘Je préfère être avec le Christ qu’avec la vérité’’. Pas le Christ des Eglises, mais celui des Evangiles. Le Christ qui a dit que la ‘‘la vérité vous rendra libres’’, la vérité de notre fragilité reconnue et assumée nous rendra libres et forts intérieurement. Le Christ qui, au lieu de rendre coup pour coup, a posé la question pédagogique et éducative, ‘‘pourquoi me frappes-tu ?’’. Le Christ qui a défini l’homme comme ‘‘sel de la terre et lumière du monde’’. D’où il ressort que pour être fort vraiment et le rester, je dois m’abstenir de parler et d’agir si je ne suis pas assuré que ma parole et mon acte servent ma vocation de sel de la terre et lumière du monde. Voilà la solution, non pas religieuse ou chrétienne, mais christique, à la cruelle fragilité de l’homme. L’enseigner maintenant dans les écoles, universités, couvents et loges de toute obédience.
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